Reed Brody : « Le procès de Hissène Habré est à l’honneur du Sénégal »

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Dans  une entrevue avec Le Temps, Reed Brody, porte-parole et conseiller juridique pour Human Rights Watch répond à des questions sur le procès de l’ancien président tchadien Hissène Habré.

Q : Après deux mois du procès d’Hissène Habré, quel est votre bilan?

Brody : Le bilan est très positif. Il y a un vrai débat, les droits d’Hissène Habré sont respectés ainsi que les droits des parties civiles qui jouent un rôle actif.

Le procès est enregistré et retransmis dans son intégralité, sur l’internet et au Tchad grâce aux Chambres et au réseau de télévision RTS, ce qui est très important. Tout le monde peut donc suivre le déroulement des débats et les preuves qui sont présentées. Tout le monde pourra évaluer si les poursuites étaient justifiées et si le verdict final qui tombera sera basé sur ces preuves.

Q : Mais Hissène Habré refuse de parler?

Brody : C’est son droit absolu.

 Q : Mais cela n’entache pas la crédibilité du procès ?

Brody : La crédibilité d’un procès ne dépend pas de l’accusé mais du respect par la Cour des règles de procédure et des standards internationaux, et aussi de la manière dont les preuves sont présentées. Le mutisme d’Hissène Habré n’y change rien.  Quel dictateur veut qu’on le juge ? Une procédure d’instruction a permis d’établir, selon des preuves tangibles, qu’il fallait le poursuivre. En ne parlant pas, il ne fait qu’exercer un droit devant la justice.

Q : Habré dit que le tribunal n’est pas légitime ?

Brody : Encore une fois, c’est ce que disent les dictateurs qui se retrouvent face à la justice, de Pinochet à Milosevic. Mais n’oublions pas qu’en 2012, la Cour internationale de Justice, la plus haute cour des Nations-Unies, a ordonné au Sénégal de poursuivre ou d’extrader Habré et que le Sénégal, avec l’Union africaine, a choisi de le faire juger au Sénégal au lieu de l’extrader en Belgique.

 Q : Vous êtes content que le procès se déroule finalement au Sénégal ?

Brody : Évidemment ! C’est significatif que le Sénégal ait ouvert la voie à la justice pour les victimes. Plusieurs victimes qui débarquent à Dakar expriment le souhait de rencontrer Macky Sall pour le remercier. Ce procès est vraiment à l’honneur du Sénégal.

Q: Qu’est-ce qui vous a le plus impressionné depuis le début du procès?

Brody : Le courage des victimes, particulièrement des quatre femmes qui ont été soumises à l’esclavage sexuel dans un camp militaire dans le désert du nord du Tchad. Elles ont eu le courage de rompre un long silence pour parler des choses les plus douloureuses qui soient. Les documents de la police politique de Hissène Habré, la DDS, confirment qu’elles ont été envoyées dans le désert. En plus, l’une d’elles, Khadidja Hassan Zidane, a également déclaré qu’avant d’être envoyée dans le désert, Habré lui-même l’avait violée à quatre reprises. Son récit a été corroboré par Kaltouma Deffalah qui a affirmé que Khadidja Hassan Zidane lui avait relaté la même chose, dans une cellule à N’Djamena, lorsqu’elles ont été détenues ensemble juste après les viols. Depuis son témoignage, Khadidja Hassan Zidane fait malheureusement l’objet de menaces au Tchad, ce qui prouve encore plus le courage dont elle a fait preuve.

Q – Le camp d’Hissène Habré les a traitées de « salopes », de  « nymphomanes » et de « droguées ».

Brody : Hissène Habré refuse de parler devant le tribunal, ce qui est, je le répète, son droit. Son  site officiel véhicule cependant de fausses accusations qui montrent sa vraie nature. Des plaintes ont été déposées pour diffamation.

Q : Pouvez-vous parler des difficultés pour les victimes à témoigner?

Brody : Je ne pense pas que, pour elles, l’idée de témoigner soit difficile à concevoir parce que c’est quelque chose qu’elles espèrent depuis longtemps. Par contre, l’expérience même de témoigner devant tout le monde, et surtout de répondre aux questions des avocats, est très intimidante. Certains détails, comme les dates d’événements qui se sont déroulés il y a trois décennies, ne sont souvent pas importants dans la vie, par exemple, d’un paysan tchadien qui est né « vers 1953 ». Le fil des événements, lui, ils ne l’ont pas oublié. Mais quand les avocats de la défense insistent sur les détails, comme c’est leur droit et leur devoir, plusieurs témoins se raidissent et prennent une attitude défensive. Cela peut donner l’impression qu’ils perdent de la crédibilité même si leur témoignage est véridique.

Q : Comment percevez-vous la performance des avocats commis d’office?

Brody : Ils ont seulement commencé à travailler sur l’affaire en juillet quand les avocats d’Habré ont refusé de participer. Ils ne sont jamais allés au Tchad. Ils n’ont pas de communication directe avec l’accusé en ce qui concerne les éléments de preuve avec lesquels ils doivent travailler. Je pense cependant qu’ils se préparent très bien et qu’ils font du mieux qu’ils peuvent considérant ces limites.

Q : Parlez-nous du rôle des victimes…

Brody : Le rôle des survivants comme protagonistes de cette affaire a été très important, non seulement parce qu’ils sont à l’origine de la plainte déposée contre Hissène Habré au Sénégal en 2000, mais également grâce à l’interminable campagne qu’ils ont menée afin de le traduire en justice. Des victimes tchadiennes accompagnées des ONG se sont rendues maintes fois au Sénégal ainsi qu’à Addis Abeba et en Europe afin de faire connaître l’affaire Habré auprès de l’opinion publique, de la presse et des sphères politiques.

Q : Mais le camp de Hissène Habré dit que vous avez manipulé les victimes, que vous êtes le « marionnettiste »?

Brody : Mais c’est exactement l’inverse. Ce sont les victimes et les ONG tchadiennes qui sont venues vers nous pour nous demander de les aider. C’est Delphine Djiraïbé, avocate des victimes, qui m’a approché en 1999. A-t-on besoin de manipuler un rescapé de la torture pour qu’il demande justice ? Ou de dire à un orphelin qu’il doit réclamer réparation pour la mort de son père ? Il faut les orienter dans la bonne direction, leur donner des instruments juridiques, c’est ce que je fais.  C’est aussi ce que font Jacqueline Moudeina, Delphine Djiraïbé et les autres avocats. Il n y a rien d’anormal dans cela.

Q: Avez-vous formulé des critiques face au déroulement du procès?

Brody : Pas du procès en tant que tel. Je pense cependant qu’il est dommage que le Programme de sensibilisation ait été interrompu. C’était un moyen de permettre aux Tchadiens d’être informés et de mieux comprendre le procès.

Je pense aussi que davantage d’efforts pourraient être déployés pour assister les victimes qui viennent témoigner. Elles arrivent à Dakar en vague, et une fois arrivées, sont confinées à l’hôtel, souvent pour une semaine sans pouvoir venir au procès. Cela semble insensé considérant que le procès est télévisé et que la plupart des témoins sont des victimes tchadiennes qui profiteraient personnellement de pouvoir être présentes au procès qui, il faut le rappeler, se déroule loin de chez eux. Aussi, comme les témoins ne profitent alors pas de l’atmosphère du procès durant tout le temps qu’ils sont pris à l’hôtel, ils ne peuvent relayer cette information au Tchad.

Q : Qu’espérez-vous être les leçons tirées de ce procès ?

Brody : Qu’il soit possible pour des survivants, en faisant preuve de ténacité et de persévérance, de traduire leur dictateur en justice. Et qu’il soit possible pour un tribunal africain d’organiser un procès équitable pour des crimes présumés commis en Afrique.

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