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Allemagne : Mort de Helmut Kohl, père de la réunification allemande

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L’Allemagne est en deuil. L’ancien chancelier Helmut Kohl est décédé ce 16 juin 2017 à l’âge de 87 ans. Ce chrétien-démocrate a amené son pays à la réunification en 1990. Ensemble avec le président français François Mitterrand ils ont jeté les bases de l’euro et de l’Union européenne. Ce n’est qu’après sa retraite politique que l’ancien chef de la CDU est tombé en disgrâce suite à l’affaire des « caisses noires » qui impliquait son parti dans une affaire de corruption.

Un souvenir personnel : Helmut Kohl ? Enorme ! C’est ce que j’avais pensé lorsque je l’ai vu pour la première (et unique) fois « en direct ». C’était en 1992, au Salon du livre de Francfort. Etudiant à l’époque, je déambulais parmi les stands des éditeurs, lorsque je me suis trouvé tout à coup à 2 mètres du chancelier allemand. Et j’ai compris soudain pourquoi la presse allemande le surnommait le « colosse de Bonn ». Helmut Kohl dépassait d’une bonne tête ses gardes du corps. Déjà bien en chair, il se frayait facilement un chemin dans la foule, s’arrêtait pour discuter avec les éditeurs – le contact facile, on aurait dit Jacques Chirac au Salon de l’agriculture. Le voilà alors, le chancelier. Mon chancelier. Pourquoi mon chancelier ? Parce que, comme des millions de jeunes Allemands à l’époque, je faisais partie de la génération Kohl. De ceux qui n’avaient jamais connu d’autre chancelier au cours de leur jeunesse. Il faut savoir que jusqu’à aujourd’hui, le dirigeant conservateur tient le record de longévité à la chancellerie : 16 ans… Helmut Kohl c’était un peu comme l’inspecteur Derrick (dont il était d’ailleurs un grand fan) ! Omniprésents à la télévision, ils incarnaient la tradition, la discipline, « l’ordre des choses ». Et nous rassuraient autant qu’ils nous agaçaient. Et Helmut Kohl savait qu’une partie de la population le méprisait profondément, mais il n’en avait cure tant qu’il pouvait s’assurer d’une majorité lui garantissant des victoires électorales.

Petit fils spirituel de Konrad Adenauer

Avec sa disparition, c’est tout un chapitre de la vie politique allemande de l’après-guerre qui se referme. Lui qui s’était autoproclamé petit-fils spirituel du premier chancelier de la RFA Konrad Adenauer (5 janvier 1876 – 19 avril 1967), il incarnait comme personne les valeurs conservatrices de la jeune République fédérale. Né le 3 avril 1930 à Ludwigshafen (dans le Land Rhénanie-Palatinat), Helmut Kohl a grandi dans une famille de catholiques pratiquants antinazis. Mais plus encore que la religion ce sont ses racines, cette Heimat située dans une région où il faut bon vivre, qui vont forger un style de vie, ce côté provincial qu’il gardera toute sa vie (et qui sera le sujet de nombreuses moqueries). Autre élément qui a laissé une empreinte durable dans sa vie, et qui a influencé sa politique : la Seconde Guerre mondiale.

Enrôlé dans une brigade de pompiers, il a vu les bombes des alliés tomber sur sa ville natale, qui fut complètement rasée. Mais plus encore c’est la mort de son frère, Walter, tué dans un bombardement à Münster à l’âge de 19 ans, qui l’a marqué à vie. Les horreurs de la guerre vécues de très près vont pousser Helmut Kohl à s’engager plus tard corps et âme pour la paix en Europe. Ses premiers pas en politique, il les fait très tôt, à l’âge de 16 ans. En 1946, il intègre la section locale de la CDU à Ludwigshafen. Cette ville lui sert de tremplin pour son ascension politique, tout en restant un refuge. C’est dans cette ville industrielle (siège de BASF, puissant fabricant chimique) qu’il revient régulièrement pour fuir les projecteurs et se ressourcer autour d’un bon plat régional, le fameux Saumagen (estomac de truie farcie).

Ascension politique

C’est donc très jeune que Helmut Kohl décide de faire de la politique son métier. Son ascension est fulgurante. A 29 ans, il débute sa carrière au Parlement régional de la Rhénanie-Palatinat, dont il est le plus jeune député. Dix ans plus tard, il devient ministre-président de ce Land. A ce moment-là, il est déjà un poids lourd au sein de son parti dont il prendra la tête en 1973 (un poste qu’il gardera 25 ans !). Et il ne fait pas un secret de son ambition de détrôner les sociaux-démocrates au pouvoir. Ce sera chose faite en 1982. La coalition gauche-libérale dirigée par Helmut Schmidt est en crise, Helmut Kohl réussit un extraordinaire coup politique. Il retourne les libéraux contre les sociaux-démocrates et les convainc de former une coalition avec lui et les conservateurs de la CDU-CSU. Un vote de confiance scellera cette nouvelle alliance qui durera seize ans, quatre mandats.

Avec le recul, les premières années du gouvernement Kohl apparaissent comme une époque bénie. L’économie allemande est prospère, le mot « crise » est inconnu. L’optimisme règne : « Nous allons augmenter encore plus le PIB », chante le groupe « Geier Sturzflug » qui exprime avec ce tube de la « Neue Deutsche Welle » (Nouvelle vague allemande) l’ambiance de toute une époque, qualifiée plus tard d’« années fric ». Pendant la première partie de son long règne, « König Kohl » réussit à maîtriser le budget fédéral et créer 2,5 millions d’emplois. Pourtant, ses débuts à la chancellerie ne sont pas faciles : l’opposition social-démocrate, les intellectuels et une partie de la presse ne cessent de se moquer de ses manières jugées trop « provinciales ». Alors que d’innombrables blagues commencent à circuler, le caricaturiste Hans Traxler invente pour le magazine satirique Titanic « Die Birne », la poire, en dessinant le visage du chancelier sous la forme de ce fruit. Le succès est immédiat et ce surnom collera au chancelier jusqu’au bout.

L’artisan de la réunification allemande

La chute du mur de Berlin en novembre 1989 « sauve » Helmut Kohl. Son gouvernement est à bout de souffle lorsque les Allemands de l’Est commencent à battre le pavé pour réclamer plus de liberté. Cette révolution pacifique en RDA apportera un nouvel élan à la coalition droite-libérale moribonde. Il faut dire que le chancelier conservateur avait toujours poursuivi l’Ostpolitik initiée par son prédécesseur social-démocrate Willy Brandt (et qu’il avait critiqué en tant que chef de l’opposition dans les années 1970), c’est-à-dire un rapprochement avec la RDA. Premier chef du gouvernement à recevoir Erich Honecker, Helmut Kohl n’a pas spécialement œuvré pour la réunification, mais lors que le gouvernement est-allemand annonce l’ouverture des frontières, le soir du 9 novembre 1989, le chancelier saisit cette chance historique.

Sans consulter ses partenaires européens et américains, il lance une feuille de route qui mène vers la réunification des deux Etats allemands. Soucieux de ménager son électorat conservateur, il hésite longtemps avant de reconnaître officiellement la frontière Oder/Neisse comme frontière définitive à l’est du pays. La gestion de la réunification se fait en étroite concertation avec le président américain George Bush père (qui soutient le chancelier sans réserve) et son homologue russe Mikhaïl Gorbatchev. Lors d’une rencontre dans le Caucase, Helmut Kohl réussit son plus beau coup : le père de la Perestroïka accepte le retrait des troupes russes de la RDA et l’intégration d’une Allemagne unifiée dans l’Otan. Lors de la campagne pour les premières élections dans un Bundestag commun, en 1990, le chancelier promet aux Allemands de l’Est des paysages en fleurs (« blühende Landschaften »). Ces propos lui seront reprochés plus tard, lorsque les résultats se font attendre, mais contribuent sans aucun doute à sa victoire électorale. Ces législatives le consacrent comme le « chancelier de la réunification ».

 

L’amitié avec François Mitterrand

Désormais, l’objectif principal de sa politique est d’ancrer la nouvelle Allemagne réunifiée dans l’Union européenne. Helmut Kohl peut compter sur le soutien de son « ami » François Mitterrand. Au fil du temps, les deux hommes ont su construire une relation de confiance. Aussi différents qu’ils pouvaient être sur les plans personnel et politique, les deux hommes partageaient une même vision : consolider l’amitié franco-allemande, surmonter les nationalismes en Europe et approfondir la construction européenne. Personne n’a oublié leur visite commune à Verdun en 1984, et la photo qui les a immortalisés main dans la main.

Cette amitié a permis d’apaiser les tensions qui ont accompagné le processus de réunification : à l’époque certains ont accusé le président français de vouloir freiner ce processus, par crainte d’une nouvelle Allemagne trop puissante… Côté français on affirme que non, soutenant que François Mitterrand voulait juste « encadrer » la réunification. Pour les historiens, le débat reste ouvert.

L’idéaliste européen

Par contre, ce qui est sûr c’est que les deux dirigeants se sont rapidement mis d’accord pour accélérer la construction européenne afin d’arrimer l’Allemagne en Europe. Par quel biais ? La monnaie. C’est la naissance de l’euro. Contre l’avis de la majorité des Allemands (y compris son propre électorat), Helmut Kohl « sacrifie » le deutschmark, symbole de la réussite économique allemande, mais impose Francfort comme siège de la future Banque centrale européenne. Avec François Mitterrand, soutenu par le président de la Commission européenne Jacques Delors, il jette les fondements de l’Union européenne. Son engagement pour cette cause dépasse les frontières. Pour aider le président français dans sa campagne pour le « oui » au référendum sur le Traité de Maastricht en 1992, Helmut Kohl intervient en direct lors d’un débat à la télévision française. Du jamais vu. Quelques années plus tard, les Français découvrent, également en direct, le même chancelier en larmes. C’est lors de la messe funèbre pour François Mitterrand dans la cathédrale Notre-Dame. Helmut Kohl pleure la mort de son « ami François ».

Avec les deux dirigeants, les relations franco-allemandes vivent un âge d’or. De nombreux projets naissent ou se concrétisent sous leur impulsion, comme la brigade franco-allemande qui devient le noyau dur de l’Eurocorps, ou encore la chaîne de télévision commune Arte.

Les réussites du chancelier sur le plan international vont de pair avec une perte de popularité en Allemagne : les Allemands se montrent ainsi de plus en plus critiques quant à la gestion de la réunification. Ils aspirent surtout à un changement. Mais le chancelier, qui apparaît toujours plus enveloppé sur le petit écran, se montre hermétique à toute critique… Préférant se montrer dans une posture d’icône intouchable, de chancelier de l’unité, il ignore les avertissements de son propre parti et se représente aux législatives de 1998.

La chute

C’est l’élection de trop. La CDU sort non seulement perdante de ce scrutin mais encaisse la plus importante défaite de son existence. Une triste fin pour ce visionnaire européen qui n’a pas senti que son pays changeait. Les Allemands portent au pouvoir le social-démocrate Gerhard Schröder qui gouvernera en tandem avec les Verts, un parti issu du mouvement anti-nucléaire et écologique. C’est ce nouveau chancelier de gauche qui entamera de douloureuses réformes structurelles d’inspiration libérale pour remettre le pays sur les rails de la croissance. Helmut Kohl, en bon conservateur de la « vieille école », attachée à la doctrine sociale de l’Eglise catholique, n’a jamais voulu remettre en cause l’Etat providence.

Après son départ du gouvernement, les mauvaises nouvelles s’enchaînent. Sur le plan politique, l’affaire des caisses noires de son parti écorne l’image de l’ancien patriarche de la CDU, qui le déclare persona non grata. Dans la foulée, une certaine Angela Merkel revendique le droit d’inventaire, organise un « putsch » et prend la tête de la CDU.

En 2001, le suicide de sa femme Hannelore, atteinte d’une maladie rare, fera ensuite les gros titres des médias. Ce drame révèle au grand public l’énorme détresse dont souffrait l’épouse d’Helmut Kohl. Pour l’électorat conservateur, le mythe du couple parfait (et parfaitement mis en scène pour les médias) s’effondre. D’autant que son fils Walter publie quelques années plus tard une autobiographie dans laquelle il règle ses comptes avec son père. Son frère Peter sort aussi de son silence. Remarié sur le tard avec sa nouvelle compagne, l’économiste Maike Richter-Kohl (34 ans séparent les deux époux), Helmut Kohl, furieux, rompt alors toute relation avec ses fils. Les Allemands apprécient moyennement que la famille lave son linge sale en public.

Un dernier hommage de son vivant

En 2012, la CDU semble vouloir faire la paix avec son ancien dirigeant. Le parti lui organise une grande soirée à l’occasion du 30e anniversaire de son arrivée au pouvoir. Mais le « colosse de Bonn » n’est plus l’ombre de lui-même. Cloué dans un fauteuil roulant depuis une chute, handicapé à cause d’un accident vasculaire qui lui a paralysé une partie du visage, il sort rarement en public. Celui qui ne fuyait jamais un débat et adorait donner des leçons à tout le monde a du mal à articuler.

Le « héros tragique » comme le surnomme à ce moment-là la presse allemande, qui a gagné tant de batailles politiques, a perdu son dernier combat, celui contre la maladie. Son héritage ? Il y pensait et y travaillait. Quelques mois avant la chute du Mur, il disait aux journalistes : « Je ne sais pas si je suis un bon chancelier. Mais je veux en être un devant l’Histoire ». Même ses anciens contradicteurs ne diront pas le contraire. Exemple avec le social-démocrate Helmut Schmidt, chassé par Helmut Kohl de la chancellerie en 1982 : « Longtemps, je l’ai considéré comme un politicien de province, mais depuis 1989 je le vois comme un homme d’Etat ».

Par Achim Lippold/RFI

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