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‘’L’Afrique ne peut pas envisager son futur avec la monnaie des autres’’ (Universitaire)

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Le débat sur le franc CFA est loin de connaitre son épilogue. Il suscite encore des réactions. La dernière en date est celle du Dr Thierno Thioune, Maître de conférences titulaire à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Dans cet entretien accordé à ‘’EnQuête’’, le directeur des Etudes du Centre de recherche et de formation pour le développement économique et social (CREFDES) se dit persuadé qu’il est d’une nécessité capitale, pour l’Afrique, de la mise en place d’une monnaie africaine au service du développement, accompagnée d’un Fonds monétaire africain (FMA) et d’une Banque africaine d’investissement (BAI).

Voici l’entretien que le Dr Thierno Thioune a accordé au quotidien Enquête

 

Le débat sur le franc CFA se pose de plus en plus au sein de l’espace UEMOA. Quelle appréciation en faites-vous ?

C’est un débat qui interpelle et inquiète dans un contexte où l’on vit, encore une fois de plus, un énième report de la mise en place de la monnaie unique africaine. Les Africains de tout bord, initiés comme non-initiés, s’y invitent de plus en plus. Comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, ils se hasardent sur le bien-fondé de son maintien ou non. N’est-ce pas là une manifestation de l’hubris de ces initiés comme non-initiés déterminés à changer le monde à partir de leurs (faux) concepts, mais incapables de comprendre le temps politique ou économique, ses contraintes et ses vertus et qui théorisent leur impatience en prétendant exercer l’expertise monétaire.

Ainsi, le combat semble galvaudé, même si c’est un combat respectable ou louable, d’autant plus que la plupart des arguments servis ne viennent pas d’initiés qui devraient seuls avoir voix au chapitre, comme le fait avec beaucoup de talent le professeur Moustapha Kassé qui estime qu’on peut maintenir encore quelques relations positives avec l’euro, mais il va falloir modifier institutionnellement le franc CFA. L’argument technique est que le franc CFA constitue un “énorme frein” au développement des Etats membres de l’UEMOA et de la CEMAC, en ce sens qu’il juge que tous nos projets, programmes, si ingénieux et ambitieux soient-ils, dépendent principalement de l’extérieur. Sous ce rapport, le débat ne devrait pas être un débat politique, ni émotionnel, mais plutôt un débat technique. Même si le débat recèle beaucoup de malentendus, il est utile de retenir qu’aujourd’hui, compte tenu des enjeux, que le débat mérite d’être posé, mais justement avec des arguments techniques.

Quelle est, aujourd’hui, votre position sur la question ?

J’estime que nous ne pouvons envisager le futur de l’Afrique avec la vision des autres, à savoir la monnaie des autres. S’il est vrai de croire avec Bruno Cabrillac qu’on ne peut douter de la capacité de la Zone franc à atteindre ses deux objectifs : maintenir la parité fixe et offrir un ancrage nominal efficace, il n’en demeure pas moins qu’il est d’une nécessité capitale, et je suis formel, de la mise en place d’une monnaie africaine au service du développement accompagnée d’un Fonds monétaire africain (FMA) et d’une Banque africaine d’investissement (BAI).

Pouvez-vous nous faire la genèse de cette monnaie et comment est-elle structurée ?

Le fondement originel de la Zone franc reste le pacte colonial. Celui-ci se présentait comme un mécanisme exclusivement commercial avec une dimension monétaire. Le système des monnaies coloniales procédait du même état d’esprit qui fait croire que ‘’la colonie devait être un moyen d’enrichir la métropole, ainsi qu’un atout pour lui donner poids et prestige dans le concert des pays les plus forts. Donc, créé initialement en 1939, juste avant la Seconde Guerre mondiale, de fait, le franc CFA est officiellement né le 26 décembre 1945, jour où la France ratifie les accords de Bretton Woods. Il signifiait alors ‘’franc des colonies françaises d’Afrique’’. En 1958, le franc CFA devient ‘’franc de la communauté française d’Afrique’’. Avec l’indépendance, date à laquelle une première critique de nature ‘’idéologique’’ traverse la Zone franc, celle-ci entend renoncer au pacte colonial pour lui substituer un pacte postcolonial lui procurant un rôle d’acteur au même titre que la France.

Aujourd’hui, avec l’appellation franc CFA signifiant ‘’franc de la communauté financière d’Afrique’’ pour les pays membres de l’UEMOA, et ‘’franc de la coopération financière en Afrique centrale’’ pour les pays membres de la CEMAC, la Zone franc s’articule autour de la fixité du franc CFA  arrimé d’abord  au franc français, puis à l’euro, en vertu de l’article 234 alinéa 1 du traité de Maastricht.

Quel est le mécanisme de la réserve du taux de change du franc CFA ?

Les taux de change font l’objet de discussion dans les médias, tous les jours. Cette importance stratégique vient de ce que, en mesurant les prix des monnaies nationales les unes par rapport aux autres, le taux de change est au centre des relations entre les pays. Aussi faudrait-il comprendre comment sont-ils déterminés et comment agissent-ils sur l’économie.

En effet, ils se déterminent au niveau du marché des changes (marché planétaire) où se confrontent l’offre et la demande de devises. Ils agissent sur l’économie, d’une part dans un contexte de parités fixes et de croissance rapide du commerce international, à travers les principaux déterminants que sont les échanges de biens et services et leurs prix, mais d’autre part avec le développement des mouvements de capitaux et la généralisation des changes flottants, à travers le rôle des facteurs financiers.

Pour le franc CFA, j’ai pu rappeler que le mécanisme de détermination du taux de change se fonde sur la convertibilité (une crédibilité internationale) qu’offre l’euro et que les réserves proviennent essentiellement du rapatriement des recettes d’exportations.

Depuis cinquante ans qu’il est indépendant, le Sénégal peine à se développer. Le franc CFA n’y est-il pas pour quelque chose, surtout avec les plans d’ajustement structurel et la dévaluation du franc CFA que le pays a connus, au fil du temps ?

Le Sénégal, à l’instar de la plupart des autres pays membres de la Zone franc, se cherche sur le chemin du développement. Le franc CFA en est-il pour quelque chose ? Quoi qu’il en soit, le Sénégal étant importateur net de la plupart des produits manufacturiers rendant ainsi sa balance commerciale déficitaire se répercutant négativement sur sa balance des paiements, il est bien probable qu’avec une monnaie autre que le franc CFA avec ses accords qui sont désuets, de nouvelles perspectives peuvent s’envisager à l’aune de l’échec des PAS (politiques d’ajustement structurel) et de la dévaluation. En fait, tous les faits analysés ont montré très clairement que les politiques d’ajustement ont échoué en Afrique de l’Ouest dans leur triple objectif consistant à équilibrer la balance des paiements, comprimer l’endettement, en restaurant en même temps la solvabilité, et relancer la croissance et le développement économique. La dévaluation s’est avéré une mesure inadéquate, puisqu’elle s’est traduite souvent par une dépréciation plus importante de la balance commerciale.

Pour beaucoup, cette monnaie ne fait qu’asservir davantage les anciennes colonies françaises d’Afrique regroupées au sein de l’UEMOA. Qu’en pensez-vous ?

L’étiquette d’anciennes colonies françaises collée aux pays de l’UEMOA laisse croire au soupçon d’une certaine dépendance ou une absence de souveraineté dans nos relations actuelles que nous entretenons avec la France. Face à cela, des idées s’élèvent, et la plus en vue est celle du président tchadien Idriss Déby qui tonne de revoir en profondeur les accords monétaires entre la France et les pays de la zone CFA. S’ensuivent des actes anti-franc CFA. Tout cela remet en cause l’esprit de la relation de la Françafrique en général et de la coopération monétaire particulièrement. Ma position est qu’il est temps de réformer notre système de partenariat dans tous les domaines, y compris celui monétaire avec une réelle capacité et une réelle liberté de négociation.

Le fait qu’un euro s’échange sur le marché contre 655 F CFA pose-t-il problème ?

Il est vrai que le franc est stable, on n’a pas de crise de change, l’inflation est faible, on est à  2 % d’inflation, c’est un fait. Aussi, un autre fait est que le franc est un facteur d’intégration sous-régionale pour les huit pays de l’UEMOA qui ont la même monnaie et qui n’ont pas de problème de change. Seulement, le problème qui se pose est que nous sommes dans un scénario où nous avons une monnaie qui a un taux de change fixe, aligné à une monnaie forte qui ne reflète pas les fondamentaux de nos économies.

Comment expliquez-vous cette différence entre les taux de change ?

Faut-il rappeler que, depuis la création du franc CFA, le 26 décembre 1945, 1 F CFA était égal à 1,70 FF. A la suite de la dévaluation du franc français (FF) le 17 octobre 1948, on a eu 1 F CFA qui équivalait à 2,00 FF. Le 27 décembre 1958, avec l’instauration du nouveau franc français (FRF), 1 F CFA coûtait 0,02 FRF. A la dévaluation du franc CFA de 50 %, le 11 janvier 1994, 1 F CFA était estimé à 0,01 FRF. Aujourd’hui, et cela depuis le 1er janvier 1999, 1 € est égal à 655,957 F CFA d’où l’arrimage du franc CFA à l’euro. Tout ceci explique amplement cette différence de taux de change.

Cette même valeur du franc CFA qu’on appelle communément fixité du change, est à la base de l’absence d’une politique monétaire qui permettrait de manipuler les taux de change selon les situations économiques et en fonction de nos intérêts nationaux. Dans la Zone franc, nous ne disposons pas véritablement de politique monétaire à cause de cette fixité du change. Alors qu’avec cette possibilité, on aurait pu avoir une marge de manœuvre qui permettrait de mieux booster les exportations ou alors d’améliorer les capacités d’investissement.

Au moment où des voix s’élèvent de plus en plus pour décrier cette monnaie, les présidents sénégalais et ivoirien, Macky Sall et Alassane Dramane Ouattara, ainsi que l’ancien Premier ministre du Bénin, Lionel Zinsou, par ailleurs économiste, disent que le franc CFA est une bonne monnaie. Partagez-vous leur position ?

Ils sont dans leur rôle. Qu’ils s’agissent des deux présidents sénégalais et ivoirien qui sont à la tête des deux grandes économies de l’union ou de l’ancien Premier ministre béninois, une autre économie de l’union qui joue sa partition, le franc CFA pourrait être une bonne monnaie à leurs yeux, s’ils se limitent à ces deux objectifs ou s’ils ne disposent pas d’outils leur permettant de comprendre que le franc CFA est une monnaie obsolète. Vous savez, nos élus ou nos concitoyens, de quelque bord qu’ils soient, ont souvent une représentation décalée des réalités ou des mécanismes économiques. Mais, au vu de la mondialisation, de la libéralisation financière et des enjeux économiques actuels, nos dirigeants et experts ne devraient plus se limiter à se satisfaire à avoir une ‘’bonne monnaie’’, mais plutôt être plus exigeants pour une ‘’meilleure monnaie’’, solide, convertible, stable, unique, bien mieux acceptée ; celle là capable de rivaliser avec les monnaies fortes.

Est-ce que le franc CFA ne profite plus à la France qu’il ne profite aux pays africains regroupés au sein de l’UEMOA ?

Il est important de voir ici les avantages du franc CFA pour la France et les inconvénients du franc CFA pour les pays de l’UEMOA. La réponse réside dans la gestion des réserves. Notons que la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et la Banque des Etats de l’Afrique centrale (BEAC) réunissent près de 13 000 milliards de francs CFA d’avoirs logés au Trésor français dans le fameux compte d’opérations, alors qu’au même moment, dans la Zone franc, les besoins en ressources sont énormes. Toutefois, ce qu’il faut admettre, c’est que la contrepartie de ces réserves officielles logées au Trésor français, financent déjà nos importations, c’est-à-dire leur valeur en CFA est donc déjà dans nos économies. Mais il me semble inconcevable qu’une proportion importante de nos réserves en devises soit logée dans un compte que la France gère, en contrepartie de la garantie de la convertibilité internationale de la monnaie. C’est à ce niveau où cela nous est défavorable et où on pèche en termes de politique monétaire.

Faut-il, selon vous, abandonner le franc CFA et créer une monnaie sous-régionale ?

Il est important de faire une analyse fine en termes de coûts/bénéfices pour la Zone franc. Les arguments pour ou contre le système du franc CFA tournent autour de la convertibilité (une crédibilité internationale), la mise en commun des réserves (pot commun de devises), la maitrise des dépenses publiques (le Trésor français consent des avances mais, en aucun cas, elles ne peuvent dépasser 20 % des recettes budgétaires, pays par pays), l’évaluation par l’Union européenne (le rattachement à l’euro comme ancrage du taux de change est généralement reconnu d’avoir eu des effets favorables dans la région en termes de stabilité macroéconomique). Alors, l’abandon ou non du franc CFA requiert à juste titre cette réflexion profonde, étant donné que les pays membres ont des situations économiques fortement asymétriques. Seulement, cela ne se fera pas sans conséquences, notamment la levée de la contrainte liée à la régulation institutionnelle et à l’impression et la fonte de la (nouvelle) monnaie.

Aussi, pour ne pas tomber dans les travers d’une ‘’catastrophe monétaire’’, il est important de considérer l’apprentissage de la gestion monétaire, si l’on se réfère aux monnaies zambienne, angolaise, kenyane ou encore nigériane qui sont ‘’toutes dans des situations difficiles’’, car ne pouvant pas ‘’supporter des chocs exogènes’’.

Dans la Zone franc, le niveau actuel des déficits budgétaires et de l’éventuelle monétisation de la dette pourraient également engendrer des effets négatifs importants qui seraient un prix exorbitant à payer pour l’abandon du franc CFA. Mais il est clair que le franc CFA, avec des clauses qui sont dépassées, doit être réformé pour faire place à une monnaie africaine au service du développement.

Enquête

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