» Le fait d’évoquer (…) les nouvelles dispositions de leur règlement intérieur manque de pertinence », selon Thierno Bocoum

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Les dirigeants de l’institut Sainte Jeanne d’arc ont décidé de mettre leur menace à exécution en excluant les filles musulmanes voilées de leur établissement. C’est bien de cela dont il s’agit malgré les contorsions sémantiques qui ne veulent rien dire pour expliquer le caractère général du règlement intérieur. Ils avaient annoncé la couleur dans une note adressée aux parents en mai dernier:

«Je souhaite vous informer que la congrégation des Sœurs de Saint Joseph de Cluny, Tutelle de l’Institution Sainte Jeanne d’Arc, dans le cadre actuel de la relecture générale de sa mission et du projet éducatif, a décidé de statuer sur la tenue autorisée pour les élèves de l’ISJA ; celle-ci se composera à partir de la rentrée de septembre 2019 de l’uniforme habituel, avec une tête découverte, aussi bien pour les filles que les garçons».

La tête découverte fait donc bien évidement référence au voile islamique au moment où la directrice adjointe du primaire qui reçoit les élèves est elle-même une sœur voilée.

Vouloir ériger une école laïque pour ensuite choisir le modèle de croyants qu’ils souhaiteraient accueillir est inacceptable. D’après leur nouveau règlement intérieur, seule une catégorie de musulmans est acceptée au sein de l’établissement: La musulmane non voilée, le talibé Mouride sans « lafa » Mouride, le tidiane sans son « bakhana » tidiane. Et cette notion de tête découverte va épargner la disquette qui couvre la tête d’un greffage épais et sanctionner la musulmane qui aura le toupet de mette un morceau de tissu sur la tête.

Et ceci au nom d’une conformité. Une conformité par rapport à quoi ? Et à qui ?

Dans cette affaire aucun argument juridique valable ne peut être brandi pour justifier une telle dérive sociale et éducationnelle.

Le fait d’évoquer à tout va les nouvelles dispositions de leur règlement intérieur manque de pertinence. Un règlement intérieur ne peut prendre le dessus sur les dispositions de la loi d’un pays. Ce n’est pas parce qu’une mesure est venue de l’extérieur du Sénégal comme ils le reconnaissent dans leur note ( congrégation des Sœurs de Saint Joseph de Cluny) qu’elle doit s’appliquer erga omnes.

Avant que les élèves ne s’engagent à respecter le règlement intérieur d’un établissement, c’est d’abord l’établissement qui s’engage à respecter la réglementation officielle d’un État pour pouvoir bénéficier d’une autorisation.

Les dispositions de la constitution et de la loi d’orientation 91-22 du 360 janvier 1991 sont très claires.

L’article 4 de cette loi dit clairement que « L’Education nationale est laïque : elle respecte et garantit à tous les niveaux la liberté́ de conscience des citoyens. »

Et l’article 5 de préciser que « L’Education nationale est démocratique : elle donne à tous des chances égales de réussite. Elle s’inspire du droit reconnu à tout être humain de recevoir l’instruction et la formation correspondant à ses aptitudes, sans discrimination de sexe, d’origine sociale, de race, d’ethnie, de religion ou de nationalité́. »

Le plus grave dans cette affaire est que l’équipe de l’Isja qui n’a aucun argument valable cherche apparemment à en faire une histoire de religion. En atteste les soutiens divers d’organismes se réclamant de la

religion chrétienne notamment le conseil national du laïcat du Sénégal. Ce conseil qui s’est emmêlé les pinceaux en développant un argument juridique bancal sur un ton déplorable (confusion entre « enseignement » et « établissement » en convoquant les dispositions de l’alinéa 2 de l’article 4 de la loi n* 2004-37 du 15 décembre 2014 modifiant la loi 91-22) dans sa réponse au ministre de l’éducation nationale a voulu orienter le débat sur l’église catholique. Or dans cette affaire ni les chrétiens, ni l’église catholique n’est en cause. Nous avons toujours vécu dans le respect mutuel et en bonne intelligence. Il y’a aucun souci à ce niveau. La vérité est qu’il s’agit d’un groupuscule qui préfère respecter les directives de l’extérieur que de travailler à la sauvegarde de la cohésion sociale. Un groupuscule qui gère des carrières personnelles au détriment de notre cohésion sociale. Elles ont pris une décision dangereuse sans aucun fondement logique et qui ne peut être adossée sur le dos de l’église. Le pape François est clair sur la question.

Il disait, dans une interview accordée au journal La Croix :

« Un État doit être laïque. Les États confessionnels finissent mal. Cela va contre l’Histoire. Je crois qu’une laïcité accompagnée d’une solide loi garantissant la liberté religieuse offre un cadre pour aller de l’avant. Nous sommes tous égaux, comme fils de Dieu ou avec notre dignité de personne. Mais chacun doit avoir la liberté d’extérioriser sa propre foi. Si une femme musulmane veut porter le voile, elle doit pouvoir le faire. De même, si un catholique veut porter une croix. On doit pouvoir professer sa foi non pas à côté mais au sein de la culture. »

Sur des centaines d’écoles privées catholique, seuls les dirigeants de l’isja se signalent dans cette volonté aveugle de toucher à l’équilibre social, en interdisant le port du voile islamique.

En quoi le port du voile gêne-t-il au point que son interdiction soit une nécessité absolue pour les dirigeants de l’Isja quitte à menacer les fondements d’une cohésion sociale exceptionnelle ?

L’Etat sénégalais doit prendre toutes ses responsabilités pour que tout établissement qui a un agrément soit contraint à respecter les dispositions de la loi qui encadrent l’octroi d’une autorisation. Qu’il soit proche de l’église catholique ou des milieux islamiques.

Le port du voile ou de La Croix ne peut être un obstacle pour le bon fonctionnement d’un établissement scolaire, dans le cadre d’un enseignement laïque.

Cette tendance voulant supprimer les signes religieux de nos regards et imposer un conformisme sans âme est une idéologie bien pensée, ailleurs et qui fait son bonhomme de chemin.

L’Etat sénégalais doit être vigilant et prendre toutes ses responsabilités pour la sauvegarde de notre cohésion sociale et de nos réalités socioculturelles.

 

Thierno Bocoum

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